Représentations de l’autisme par les personnes autistes sur TikTok et Instagram en France
Citation : Breteau, Marion, 2026. « Représentations de l’autisme par les personnes autistes sur TikTok et Instagram en France ». Essays, https://marionbreteau.com/2026/08/10/essays/
Depuis le début des années 2020, les plateformes numériques telles que TikTok et Instagram voient émerger un nombre grandissant de créateur·rice·s français·es se déclarant / déclaré·es autistes et produisant du contenu autour de leur condition neurologique. Cette prise de parole à la première personne marque une rupture avec les représentations de l’autisme façonnées par des institutions médicales, des médias neurotypiques (ou alistes) ou des fictions cinématographiques mettant en scène des personnages stéréotypés. Sur TikTok, les récits de l’autisme ne sont plus seulement des objets de représentation mais des performances identitaires produites par celles et ceux qui se définissent comme autistes. Ces contenus s’inscrivent dans une tension entre fiction et réalité. Les créateur·rice·s utilisent des formats narratifs hybrides (sketchs, vidéos humoristiques, confidences face caméra) pour rendre visible leur subjectivité tout en répondant aux codes de viralité de la plateforme. Ce faisant, ils mobilisent une esthétique de proximité qui fragilise autant qu’elle peut réactiver des logiques de stéréotypisation, voire de fétichisation, notamment dans une perspective genrée.
Contextualiser l’autisme sous le spectre de TikTok
Jusqu’aux années 2010, la représentation dominante de l’autisme en France est médiatisée par des institutions médicales et des organismes tels que la HAS ou l’INSERM. L’autiste y est défini comme objet d’intervention, et rarement comme sujet de discours. TikTok reconfigure ce paradigme : l’algorithme favorise les contenus répétés, incarnés, émotionnels et offre aux personnes autistes un espace d’expression déhiérarchisé, où la parole profane et située. Cette parole prend une valeur épistémique en ce qu’elle vient confronter des régimes de vérité. TikTok est une plateforme structurée autour de l’attention participative (Kaye et al., 2022), et où chaque vidéo peut atteindre une audience massive. Des comptes comme @océanero.autiste vulgarisent l’autisme à travers des formats courts, reprenant des tendances virales pour aborder l’hypersensibilité sensorielle ou les difficultés exécutives. L’interface favorise la vidéo en plein écran, créant une immersion qui renforce la relation entre le créateur et le spectateur par une logique de parasocialité. L’algorithmitmisation du contenu promeut également une forme de visibilité horizontale, permettant à des individus non institutionnels d’acquérir une autorité sociale dans la création des régimes de vérité qui s’instaurent en ligne. TikTok fonctionne alors comme un espace de renversement symbolique où les personnes autistes se définissent elles-mêmes selon leur propre lexique (masquage, meltdown, stimming), contribuant à la diffusion de la neurodiversité en tant que paradigme culturel (Singer, 1999).
Une esthétique de l’« autist-next-door »
Granados (2022) décrit l’esthétique du « girl-next-door » comme un registre fondé sur la proximité et la répétition, où la créatrice se met en scène dans des situations quotidiennes. Transposée aux contenus autistiques, cette esthétique devient un outil de politisation du banal : les gestes du quotidien deviennent la matière même de la représentation de l’autisme. Par exemple, @lescarnetsdunautiste propose des vidéos où la caméra le montre dans des situations ordinaires, tout en utilisant les sous-titres et des effets visuels pour mettre en exergue ses particularités cognitives. La banalité devient esthétique, et cette esthétique devient discours. Dans ce cadre, la fiction n’est pas nécessairement inventée et devient mise en forme du réel. L’esthétique de l’« autist-next-door », pourrions-nous dire, repose sur différentes stratégies, permises à la fois par les paramètres techniques des réseaux sociaux et par les formes d’engagement. Parmi elles, les chercheurs en social media studies, comme C. Abidin, comptent la répétition (formats repris, challenges adaptés à l’autisme), la synchronisation (duos, réactions) et la scénarisation légère qui crée un sentiment de familiarité. Ce registre déstabilise les représentations admises de l’autisme qui reposent sur l’idée d’étrangeté ou de distance. Ici, l’autisme est proche, partageable, identifiable, ce qui modifie profondément sa réception sociale.
Les créateur·rice·s autistes mettent en scène leur identité dans un processus qui engage simultanément l’affect, l’algorithmique et la communauté. On assiste à ce qu’Abidin appelle une « célébrification ordinaire », faisant que la valeur symbolique découle non de l’exceptionnalité, mais de la capacité à générer de l’attachement. Des figures comme @neuroqueenfr adoptent, par exemple, des formats narratifs semi-fictionnels pour représenter des interactions sociales difficiles. Elles rejouent des dialogues avec elles-mêmes, interprétant tour à tour l’autiste et l’interlocuteur neurotypique. Ce procédé crée une double lecture comique et didactique. L’authenticité devient ici performative (Massumi, 2015), elle se manifeste par un style, un rythme, une adresse directe au spectateur. Cette tension entre fiction et réalité engendre des relations parasociales, où les spectateurs se sentent personnellement liés à la créatrice. Ces interactions parasociales sont d’autant plus intenses que l’autisme est perçu comme une identité intime : les commentaires témoignent de personnes se disant « enfin comprises », « diagnostiquées grâce à ces vidéos », co-produisant ainsi l’autorité de la personne autiste créatrice de contenu. Cette dynamique redéfinit la question de l’authenticité. Partant, est authentique ce qui est reconnu comme tel par la communauté, et non ce qui échappe à toute performance.
Identités genrées entre fantasme et fétichisation
Sur TikTok, la représentation de l’autisme produit une visibilité traversée par des dynamiques de désir, de fantasme et de fétichisation. Les créatrices autistes francophones, telles que @neuroqueenfr, se mettent en scène dans un registre mêlant vulnérabilité, humour et esthétique du quotidien. Ce dispositif correspond à ce que Sullivan (1997) décrit comme un « regard autoréflexif », et à travers lequel les femmes produisent leur image en intégrant la possibilité d’être vues et désirées. Cette dynamique prolonge la théorie du male gaze formulée par Mulvey (1975), appliquée ici à un contexte où l’algorithme encourage la transformation du soi en objet visuel consommable. Pour les femmes autistes, cela peut se traduire par une double exposition menant en une fétichisation du « corps neurodivergent » ou, à l’inverse, en une infantilisation, comme l’a analysé Garland-Thomson (2002) dans le cadre de la perception culturelle du handicap. Les représentations masculines autistiques suivent une trajectoire inverse. Souvent associées au stéréotype du « génie isolé », elles sont désérotisées et rendues socialement neutres, exclues du champ du désir numérique (Jack, 2014 ; Yergeau, 2018), voire respectées. Il nous faut donc affirmer qu’en ligne, le spectre autistique devient aussi un cadre de négociation du genre. Ce que TikTok rend visible ou désirable révèle des hiérarchies affectives. L’autisme se configure à la fois comme identité politique et objet de fantasme. Cette mise en scène expose également les créatrices à des formes de cyberviolence. Comme l’a montré Bérengère Stassin (2019), le cyberharcèlement s’inscrit dans des dynamiques de pouvoir où la violence symbolique est amplifiée par la viralité algorithmique. Les créatrices autistes francophones reçoivent fréquemment des commentaires dénigrants, sexualisants ou infantilisants, révélant que la visibilité numérique entraîne une double exposition à la fois objet de désir et cible de délégitimation. La performativité identitaire autistique se construit dans un environnement où l’auto-représentation est donc à la fois outil d’empowerment et vecteur potentiel de traumatisation numérique. Cette tension souligne que la figure de « l’autiste-visible » sur TikTok est co-produite par l’adhésion communautaire mais aussi par des rapports de force qui participent à la redéfinition contemporaine de l’autisme en ligne comme identité (Stassin, 2019).
Bibliographie
Abidin, C. (2018). Internet Celebrity: Understanding Fame Online. Emerald Publishing.
Butler, J. (1990). Gender Trouble. Routledge.
Fidler, D. & Panagiotopoulos, A. (2022). Neurodiversity Studies. Palgrave.
Granados, M. (2022). Mes années TikTok. Notes sur l’esthétique de TikTok. Tèque, 1(1), 58-75.
Kaye, D. B., Chen, X. & Zeng, J. (2022). “TikTok and the Attention Economy.” New Media & Society.
Kozinets, R. (2015). Netnography: Redefined. Sage.
Massumi, B. (2015). The Politics of Affect. Polity.
Singer, J. (1999). “Why Can’t You Be Normal for Once in Your Life?” In Disability Discourse.
Sullivan, Laura L. (1997). “Cyberbabes: (Self-) Representation of Women and the Male Virtual Gaze.” Computers and Composition, 14: 189-204.
GARLAND-THOMSON, Rosemarie, 2002. Integrating Disability, Transforming Feminist Theory. NWSA Journal, vol. 14, no 3, p. 1-32.
JACK, Jordynn, 2014. Autism and Gender: From Refrigerator Mothers to Computer Geeks. Urbana : University of Illinois Press.
MULVEY, Laura, 1975. « Visual Pleasure and Narrative Cinema ». Screen, vol. 16, no 3, p. 6-18.
SULLIVAN, Laura L., 1997. « Cyberbabes: (Self-) Representation of Women and the Male Virtual Gaze ». Computers and Composition, vol. 14, p. 189-204.
YERGEAU, Melanie, 2018. Authoring Autism: On Rhetoric and Neurological Queerness. Durham : Duke University Press.
Abidin, Crystal. Internet Celebrity: Understanding Fame Online. Bingley : Emerald Publishing, 2018.
Bourdeloie, Hélène. « Genre, techniques et médiations numériques : des imaginaires aux pratiques », Réseaux, vol. 193, no 1, 2015, p. 133-160.
Butler, Judith. Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. New York : Routledge, 1990.
Garland-Thomson, Rosemarie. « The politics of staring: Visual rhetorics of disability in popular photography ». Disability Studies Quarterly, vol. 22, no 2, 2002.
Granados, Alex. « The girl-next-door aesthetics on social media », Social Media Studies Review, vol. 4, no 2, 2022.
Jack, Jordynn. Autism and Gender: From Refrigerator Mothers to Computer Geeks. Urbana : University of Illinois Press, 2014.
Lallet, Mélanie. Se dire autiste sur Internet : pratiques numériques et construction identitaire. Paris : INA Éditions, 2021.
Mulvey, Laura. « Visual Pleasure and Narrative Cinema ». Screen, vol. 16, no 3, 1975, p. 6-18.
Singer, Judy. « Why can’t you be normal for once in your life? From a “problem with no name” to the emergence of a new category of difference ». In : Corker, Mairian et French, Tom (dir.). Disability Discourse. Buckingham : Open University Press, 1999.
Stassin, Bérengère. Le (cyber)harcèlement. Sortir de la violence, à l’école et sur les écrans. Caen : C&F Éditions, coll. Les enfants du numérique, 2019.
Sullivan, Nikki. A Critical Introduction to Queer Theory. New York : New York University Press, 1997.
Yergeau, Melanie. Authoring Autism: On Rhetoric and Neurological Queerness. Durham : Duke University Press, 2018.
Laisser un commentaire